Église de Tchesma à Saint-Pétersbourg : chef-d'œuvre néogothique

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L'église de Tchesma (Церковь Рождества святого Иоанна Предтечи) est l'un des édifices les plus singuliers de Saint-Pétersbourg. Construite entre 1777 et 1780 par l'architecte Yury Felten sur ordre de Catherine II, cette église de style néogothique – extrêmement rare en Russie – commémore la victoire écrasante de la flotte russe sur la marine ottomane lors de la bataille de Tchesmé (1770). Avec ses pinacles élancés, ses tourelles striées et sa façade rayée de rose et blanc, elle offre un contraste saisissant avec l'architecture classique et baroque qui domine la ville.
Église de Tchesma à Saint-Pétersbourg, chef-d'œuvre néogothique construit par Yury Felten en 1780
Église de Tchesma à Saint-Pétersbourg, exemple unique d'architecture néogothique en Russie (1777-1780).

Présentation

Nom officielÉglise de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste (dite église de Tchesma)
Nom russeЦерковь Рождества святого Иоанна Предтечи (Чесменская церковь)
ArchitecteYury Matvéïevitch Felten (1730-1801)
Construction1777-1780
StyleNéogothique (gothique russe)
CommanditaireImpératrice Catherine II
CommémorationBataille de Tchesmé (5 juillet 1770)
Adresse12, rue Lensoveta, Saint-Pétersbourg

L'église de Tchesma se dresse au sud de Saint-Pétersbourg, à environ sept kilomètres du centre historique. Bien qu'elle soit moins célèbre que la cathédrale Saint-Isaac ou l'église du Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, elle constitue un témoignage architectural unique en Russie. Son style néogothique, inspiré des tendances européennes de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la distingue radicalement des autres édifices religieux de la capitale impériale.

L'église forme un ensemble cohérent avec le palais de Tchesma, situé à proximité immédiate, également conçu par Felten dans le même style gothique. Ces deux bâtiments furent commandés par Catherine II pour célébrer l'une des plus grandes victoires navales de l'histoire russe, symbole de la montée en puissance de l'Empire dans le bassin méditerranéen.

La bataille de Tchesmé (1770)

Pour comprendre l'église de Tchesma, il faut revenir à l'événement qu'elle commémore. La bataille de Tchesmé (en russe : Чесменское сражение) se déroula dans la nuit du 5 au 6 juillet 1770, dans la baie de Tchesmé (aujourd'hui Çeşme, en Turquie), sur la côte égéenne de l'Anatolie.

Dans le cadre de la guerre russo-turque de 1768-1774, Catherine II avait envoyé une escadre de la flotte de la Baltique en Méditerranée, sous le commandement de l'amiral Alexeï Orlov. Après un premier engagement indécis dans le détroit de Chios le 5 juillet, la flotte ottomane se réfugia dans la baie de Tchesmé. Durant la nuit, les Russes lancèrent des brûlots (navires incendiaires) contre la flotte turque, ancrée en formation serrée. L'incendie se propagea de navire en navire. En quelques heures, la flotte ottomane fut pratiquement anéantie : plus de soixante navires détruits et environ 11 000 morts côté turc, contre une perte minimale pour les Russes.

« La baie entière était en feu. Les flammes montaient si haut que la nuit était devenue jour. Le spectacle était terrible et magnifique. » — Récit d'un officier russe, juillet 1770
Une victoire stratégique majeure. La bataille de Tchesmé marqua la fin de la domination ottomane en mer Égée et démontra la capacité de la Russie à projeter sa puissance navale loin de ses bases. Catherine II, exaltée par cette victoire, fit frapper des médailles, commanda des tableaux et décida de construire un monument permanent : l'ensemble architectural de Tchesma à Saint-Pétersbourg.

Construction par Catherine II

Dès 1770, Catherine II multiplia les commémorations de la victoire de Tchesmé. Elle commanda au peintre allemand Jakob Philipp Hackert une série de grands tableaux représentant la bataille (aujourd'hui conservés au palais de Peterhof), fit ériger une colonne rostrale à Tsarskoïe Selo et décida la construction d'un ensemble palatial et religieux sur la route menant de Saint-Pétersbourg à Tsarskoïe Selo.

L'emplacement choisi correspondait à l'endroit précis où, selon la tradition, Catherine II apprit la nouvelle de la victoire en 1770, alors qu'elle se rendait à sa résidence d'été. L'impératrice confia le projet à Yury Felten, l'un de ses architectes favoris, en lui demandant un style inhabituel : le gothique, inspiré par la mode du Gothic Revival qui avait déjà séduit l'Angleterre de Horace Walpole.

La première pierre de l'église fut posée le 6 juin 1777, jour anniversaire de la bataille de Tchesmé selon le calendrier julien. La construction s'acheva en 1780, et l'église fut consacrée le 24 juin 1780 en présence de Catherine II, en l'honneur de la Nativité de saint Jean-Baptiste, saint patron de l'Ordre de Malte – un clin d'œil supplémentaire aux batailles navales en Méditerranée.

Catherine II et le goût gothique. L'intérêt de Catherine II pour le style gothique s'inscrivait dans une démarche politique autant qu'esthétique. En adoptant un style architectural identifié à l'Église médiévale occidentale pour commémorer une victoire sur l'Empire ottoman, elle affirmait l'appartenance de la Russie à la civilisation européenne. Ce goût gothique se retrouve également dans d'autres constructions de l'époque, comme le château de Tsaritsyno à Moscou.

Architecture néogothique (Yury Felten)

Détails architecturaux néogothiques de l'église de Tchesma : pinacles, tourelles et arcs brisés
Détails de la façade néogothique de l'église de Tchesma : pinacles, tourelles striées et ornements verticaux.

Yury Matvéïevitch Felten (1730-1801), né à Saint-Pétersbourg d'une famille d'origine allemande, était un architecte formé à l'Académie des Beaux-Arts sous la direction de Bartolomeo Francesco Rastrelli. Il avait déjà réalisé les célèbres grilles du Jardin d'Été, le Petit Ermitage et plusieurs quais de la Neva. Pour l'église de Tchesma, il créa un édifice sans équivalent dans l'architecture russe.

L'église présente un plan centré en trèfle (ou triconque), inscrit dans un carré dont chaque côté mesure environ 25 mètres. Trois absides semi-circulaires se détachent du corps principal, donnant à l'édifice une silhouette organique et dynamique. Quatre tourelles octogonales, coiffées de petits dômes et hérissées de pinacles, marquent les angles du carré. Un cinquième dôme, plus grand, couronne le centre de l'édifice.

Les façades sont ornées de bandes verticales alternées de rose et de blanc, de fenêtres en arc brisé, de créneaux décoratifs et de bas-reliefs en stuc représentant des motifs floraux et géométriques. L'ensemble produit un effet à la fois aérien et festif, bien différent de la gravité du gothique médiéval. Il s'agit davantage d'une interprétation libre et joyeuse du vocabulaire gothique, adaptée au goût de la cour de Catherine II.

La hauteur totale de l'édifice, tourelles comprises, atteint environ 30 mètres. Malgré ses dimensions modestes comparées aux grandes cathédrales de Saint-Pétersbourg, l'église de Tchesma frappe par l'élégance de ses proportions et la finesse de son décor. Elle représente un témoignage précieux du patrimoine architectural russe du siècle des Lumières.

Le palais de Tchesma

Face à l'église se dresse le palais de Tchesma (Чесменский дворец), également conçu par Yury Felten et construit entre 1774 et 1777, soit légèrement avant l'église. Ce bâtiment triangulaire, flanqué de tours rondes à chaque angle et orné des mêmes motifs néogothiques, servait de relais impérial (putevoy dvorets) sur la route de Tsarskoïe Selo.

Catherine II s'y arrêtait lors de ses déplacements entre le Palais d'Hiver et sa résidence d'été. Le palais abritait un grand hall de réception où étaient exposés les tableaux de Hackert représentant la bataille de Tchesmé. Sous le règne de Nicolas Ier, en 1831, le palais fut transformé en hospice pour anciens combattants (Богадельня). Cette reconversion entraîna d'importants remaniements intérieurs sous la direction de l'architecte Stasov.

Au cours du XXe siècle, le palais connut des affectations variées : il servit de siège au premier congrès panrusse des soviets en 1917, puis devint un établissement d'enseignement. Aujourd'hui, il abrite l'Université aérospatiale de Saint-Pétersbourg (GUAP). Bien que l'accès intérieur soit limité, l'extérieur néogothique reste visible et complète admirablement la silhouette de l'église voisine.

L'intérieur et les icônes

Intérieur de l'église de Tchesma à Saint-Pétersbourg, iconostase et voûtes néogothiques
L'intérieur lumineux de l'église de Tchesma, avec son iconostase restaurée et ses voûtes élancées.

L'intérieur de l'église de Tchesma, bien que de dimensions modestes, surprend par sa luminosité. Les grandes fenêtres en ogive laissent pénétrer une lumière abondante, créant une atmosphère aérienne inhabituelle dans les églises orthodoxes russes, traditionnellement plus sombres. Les murs intérieurs, peints en blanc, renforcent cet effet de clarté.

L'iconostase d'origine, conçue dans le même esprit néogothique que l'extérieur, fut réalisée en bois sculpté et doré. Elle abritait des icônes peintes spécialement pour l'église par des artistes de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. L'iconostase originale fut malheureusement détruite pendant la période soviétique, lorsque l'église fut fermée au culte en 1930 et transformée en entrepôt.

La voûte centrale, soutenue par des arcs croisés d'inspiration gothique, s'élève à environ 18 mètres de hauteur. Le plan triconque crée une acoustique remarquable, particulièrement appréciée lors des offices liturgiques. Depuis la restauration de l'église dans les années 1990, une nouvelle iconostase a été installée, respectant autant que possible le style d'origine, et de nouvelles icônes ont été commandées à des peintres spécialisés dans l'art sacré russe.

L'influence gothique dans un intérieur orthodoxe. L'originalité de l'église de Tchesma tient à la fusion entre un vocabulaire architectural occidental (arcs brisés, voûtes d'ogives, pinacles) et la tradition liturgique orthodoxe (iconostase, plan centré, dômes). Cette synthèse, voulue par Catherine II, symbolisait la double identité de la Russie impériale : européenne par sa culture, orthodoxe par sa foi.

Le quartier de Tchesma

L'église et le palais de Tchesma se trouvent dans le sud de Saint-Pétersbourg, dans un quartier qui s'est urbanisé tardivement. Au XVIIIe siècle, l'endroit était encore en pleine campagne, à mi-chemin entre la capitale et Tsarskoïe Selo. C'est d'ailleurs cette position de « relais » qui justifia la construction du palais.

Avec l'extension de la ville au XIXe et surtout au XXe siècle, le quartier s'est profondément transformé. L'église et le palais, autrefois isolés dans un paysage de prairies, se retrouvent aujourd'hui encadrés par des immeubles soviétiques et des avenues modernes. L'avenue Moskovski (prospekt Moskovski) passe à proximité, reliant le centre-ville à l'aéroport Pulkovo. Malgré ce contexte urbain contemporain, l'église conserve un petit enclos verdoyant qui la met en valeur.

Pour les visiteurs de Saint-Pétersbourg, l'église de Tchesma se combine bien avec une exploration des ponts et canaux de la ville, ou avec la visite d'autres édifices religieux comme la cathédrale Saint-Isaac ou la cathédrale Saint-Vladimir. Les cartes de Saint-Pétersbourg permettent de situer l'église par rapport aux principaux monuments du centre historique.

Restauration et état actuel

L'histoire de l'église de Tchesma au XXe siècle est celle d'une longue succession d'outrages et d'une renaissance progressive. En 1930, dans le cadre de la campagne anti-religieuse soviétique, l'église fut fermée au culte. Son iconostase fut démontée, ses icônes dispersées ou détruites, et le bâtiment fut reconverti en entrepôt, puis en atelier.

Pendant le siège de Leningrad (1941-1944), l'église subit des dommages liés aux bombardements. Après la guerre, elle fut classée monument historique en raison de sa valeur architecturale exceptionnelle, mais son état continua de se dégrader faute d'entretien. Dans les années 1960, une première restauration partielle permit de consolider la structure et de refaire la toiture.

Le tournant décisif vint en 1998, lorsque l'église fut restituée au diocèse orthodoxe de Saint-Pétersbourg. Une campagne de restauration approfondie fut lancée : réfection des façades (les fameuses bandes roses et blanches), restauration des pinacles et tourelles, installation d'une nouvelle iconostase et reprise complète des intérieurs. Aujourd'hui, l'église de Tchesma est à nouveau un lieu de culte actif, où sont célébrés les offices quotidiens, et un monument protégé inscrit au patrimoine fédéral.

Le cimetière de Tchesma. À proximité de l'église se trouvait un cimetière militaire où furent enterrés des anciens combattants de l'hospice. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce terrain servit de fosse commune pour les victimes du siège de Leningrad. Un mémorial y a été érigé en mémoire des défenseurs de la ville.

Informations pratiques

Adresse12, rue Lensoveta (ул. Ленсовета, 12), Saint-Pétersbourg
MétroStation Moskovskaya (ligne 2, bleue)
HorairesOuverte tous les jours, de 9h à 19h (offices à 10h et 18h)
EntréeLibre (lieu de culte actif)
PhotosAutorisées sans flash
Durée de visite30 à 45 minutes (1h avec le palais extérieur)
AccèsDepuis Nevski Prospekt : métro direction Moskovskaya (~15 min), puis 5 min à pied
CombinaisonsÀ associer avec Kunstkamera, Musée Russe ou Saint-Isaac

L'église de Tchesma est facilement accessible en transports en commun. Depuis le centre de Saint-Pétersbourg, il faut compter environ vingt-cinq minutes en métro jusqu'à la station Moskovskaya, puis cinq minutes de marche. Le quartier est également desservi par plusieurs lignes de bus et de trolleybus le long de l'avenue Moskovski.

La visite de l'église se combine naturellement avec celle du palais de Tchesma (visible de l'extérieur), et peut s'intégrer dans un itinéraire plus large incluant les grandes églises de Saint-Pétersbourg : la cathédrale Saint-Isaac, l'église du Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé et la cathédrale Saint-Vladimir. Pour une visite plus littéraire, on peut aussi découvrir le musée-appartement de Pouchkine, situé en centre-ville.

Questions fréquentes

Pourquoi l'église de Tchesma a-t-elle été construite ?

L'église de Tchesma fut commandée par l'impératrice Catherine II pour commémorer la victoire décisive de la flotte russe sur la marine ottomane lors de la bataille de Tchesmé, le 5 juillet 1770, en mer Égée. Cette victoire, qui anéantit la flotte turque, marqua un tournant dans la guerre russo-turque de 1768-1774 et affirma la puissance navale de l'Empire russe en Méditerranée.

Qui est l'architecte de l'église de Tchesma ?

L'église fut conçue par l'architecte Yury Matvéïevitch Felten (1730-1801), architecte germano-russe formé à l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Felten est également l'auteur des grilles du Jardin d'Été, du Petit Ermitage et de plusieurs quais de la Neva. Il construisit l'église entre 1777 et 1780.

Pourquoi le style néogothique de Tchesma est-il exceptionnel en Russie ?

Le style néogothique était extrêmement rare dans la Russie du XVIIIe siècle, où dominaient le baroque et le classicisme. L'église de Tchesma, avec ses pinacles, ses arcs brisés et ses tourelles, constitue l'un des très rares exemples de Gothic Revival en Russie, inspiré par la mode qui séduisait alors les cours européennes, notamment en Angleterre.

Peut-on visiter l'église de Tchesma aujourd'hui ?

Oui, l'église de Tchesma est ouverte au culte orthodoxe et accueille les visiteurs tous les jours de 9h à 19h. Elle est située au 12, rue Lensoveta, dans le sud de Saint-Pétersbourg. L'entrée est libre. La station de métro la plus proche est Moskovskaya (ligne bleue). L'église a été restaurée et rendue au culte en 1998.

Quel est le lien entre l'église et le palais de Tchesma ?

L'église et le palais de Tchesma forment un ensemble architectural commandé par Catherine II et conçu par le même architecte, Yury Felten, dans le même style néogothique. Le palais (1774-1777) servait de relais impérial sur la route de Tsarskoïe Selo. Il fut transformé en hospice pour anciens combattants sous Nicolas Ier et abrite aujourd'hui l'Université aérospatiale de Saint-Pétersbourg.

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