Nikolaï Nekrassov (1821-1878) : poète russe du peuple
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Sommaire
Biographie
| Nom complet | Nikolaï Alexeïevitch Nekrassov (Некрасов) |
|---|---|
| Naissance | 10 décembre 1821, Nemirovo (gouvernement de Podolie) |
| Décès | 8 janvier 1878, Saint-Pétersbourg |
| Profession | Poète, éditeur, journaliste |
| Revues dirigées | Le Contemporain (1847-1866), Les Annales de la patrie (1868-1877) |
| Œuvres majeures | Qui peut vivre heureux en Russie ?, Les Femmes russes, Le Gel au nez rouge |
| Villes | Nemirovo, Iaroslavl, Saint-Pétersbourg |
| Surnom | « Le poète du peuple » (народный поэт) |
Nikolaï Nekrassov naît le 10 décembre 1821 à Nemirovo, dans le gouvernement de Podolie (actuelle Ukraine), où son père, Alexeï Sergueïevitch Nekrassov, officier de l'armée impériale, est en garnison. Sa mère, Alexandra Andreïevna Zakrevskaïa, est une femme d'origine polonaise, cultivée et douce, dont le destin malheureux auprès d'un mari tyrannique marquera profondément le poète et inspirera son engagement pour la cause des femmes.
En 1824, la famille s'installe dans le domaine paternel de Grechniovo, près de Iaroslavl, au bord de la Volga. C'est dans ce paysage de plaines, de forêts et de villages paysans que le jeune Nikolaï découvre la réalité du servage. Son père, propriétaire terrien brutal, traite ses serfs avec une dureté qui révolte l'enfant dès son plus jeune âge.
Jeunesse difficile
En 1832, Nekrassov entre au gymnase de Iaroslavl, où il commence à écrire ses premiers vers. En 1838, à dix-sept ans, son père l'envoie à Saint-Pétersbourg pour entrer à l'école militaire. Mais le jeune Nikolaï, passionné de littérature, décide de s'inscrire à l'Université en auditeur libre. Son père, furieux, lui coupe tout soutien financier.
Commence alors une période de misère extrême qui durera plusieurs années. Nekrassov vit dans des taudis, souffre de la faim et du froid, dort dans des asiles de nuit. Il survit en écrivant des petits textes pour des journaux, des contes, des vaudevilles, des prospectus – tout ce qui peut lui rapporter quelques kopecks. Cette expérience de la pauvreté le rapproche définitivement du peuple et des déshérités.
En 1840, il publie à compte d'auteur son premier recueil de vers, Rêves et sons (Мечты и звуки), encore très influencé par le romantisme. Le recueil est un échec. Le critique Vissarion Belinski le juge sévèrement. Nekrassov, humilié, rachète les exemplaires invendus et les détruit. Cet échec le libère paradoxalement : il abandonne l'imitation des romantiques et cherche sa propre voix – celle du peuple.
Le Contemporain (revue)
Le tournant décisif survient en 1846, lorsque Nekrassov, déjà devenu un journaliste habile et un homme d'affaires avisé, rachète la revue Le Contemporain (Современник), fondée par Pouchkine en 1836. Avec le critique Belinski, qu'il a entretemps convaincu de le rejoindre, il transforme cette revue moribonde en la plus importante publication littéraire de Russie.
Sous la direction de Nekrassov (1847-1866), Le Contemporain publie les plus grands écrivains russes de l'époque : Léon Tolstoï (ses premiers récits, dont Enfance), Fedor Dostoïevski, Ivan Tourgueniev (Récits d'un chasseur, Pères et fils), Ivan Gontcharov (Oblomov), Alexandre Ostrovski et Alexandre Herzen. La revue devient le centre de la vie intellectuelle russe et un foyer du mouvement progressiste.
À partir de 1856, la revue prend un tournant plus radical sous l'influence des critiques Tchernychevski et Dobrolioubov, ce qui provoque le départ de Tourgueniev et de Tolstoï. En 1866, après l'attentat de Karakozov contre Alexandre II, le gouvernement interdit Le Contemporain. Nekrassov perd l'œuvre de vingt ans de travail éditorial.
La poésie civique
Parallèlement à son activité d'éditeur, Nekrassov développe une poésie radicalement nouvelle dans la littérature russe. Là où Pouchkine célébrait la beauté et l'harmonie, Nekrassov choisit de dépeindre la souffrance du peuple russe avec une sincérité brutale. Il introduit dans la poésie le langage des paysans, les rythmes des chansons populaires, les réalités quotidiennes de la misère.
« Tu n'es pas obligé d'être poète,
Mais tu dois être citoyen. » — Nikolaï Nekrassov, Poète et citoyen (1856)
Ce vers célèbre résume toute la philosophie poétique de Nekrassov. Pour lui, la poésie n'est pas un jeu esthétique mais un devoir moral. Le poète doit parler pour ceux qui ne peuvent pas parler eux-mêmes : les paysans sous le joug du servage, les femmes brisées par un destin injuste, les enfants contraints au travail.
Parmi ses poèmes les plus célèbres de cette période figurent Sur la route (1845), premier poème qui enthousiasma Belinski, Le Gel au nez rouge (1863), élégie sur la mort d'une paysanne en plein hiver, et Le Chemin de fer (1864), dénonciation du coût humain de la construction des voies ferrées russes.
- Poète et citoyen (1856) – Manifeste poétique sur le devoir de l'écrivain engagé
- Le Gel au nez rouge (1863) – Élégie poignante sur la vie et la mort d'une paysanne russe
- Le Chemin de fer (1864) – Dénonciation de l'exploitation des ouvriers lors de la construction ferroviaire
- Les Colporteurs (1861) – Poème satirique sur les marchands itinérants, riche en langage populaire
- Sur la route (1845) – Première œuvre majeure, récit d'un cocher sur le destin d'une serve éduquée
- Réflexions au seuil d'une grande demeure (1858) – Appel au peuple russe à se libérer du servage
« Qui peut vivre heureux en Russie ? »
L'œuvre maîtresse de Nekrassov est le vaste poème épique Qui peut vivre heureux en Russie ? (Кому на Руси жить хорошо), composé entre 1863 et 1877, et resté inachevé à la mort du poète. Ce poème-fleuve, écrit en vers libres inspirés des rythmes populaires, raconte le voyage de sept paysans à travers la Russie post-servage, en quête de celui qui vit véritablement heureux dans ce pays.
Les sept paysans interrogent tour à tour un pope, un propriétaire terrien, une paysanne (Matriochka Timoféïevna), un seigneur déchu, un séminariste révolutionnaire. À chaque étape, la réponse est la même : personne ne vit heureux en Russie. Le bonheur est toujours ailleurs, toujours pour un autre.
« Le peuple russe est libre !
Le peuple russe ressemble
À la route interminable,
Dont on ne voit pas la fin... » — Nikolaï Nekrassov, Qui peut vivre heureux en Russie ? (1863-1877)
Le poème se compose de quatre parties : Prologue et Première partie, Le Dernier-né, La Paysanne et Le Festin pour le monde entier. La troisième partie, centrée sur le personnage de Matriochka, femme paysanne d'une force morale extraordinaire, est souvent considérée comme le sommet de l'œuvre de Nekrassov.
Les femmes russes
Nekrassov est le premier grand poète russe à avoir placé les femmes au cœur de son œuvre. Sa mère, femme cultivée soumise à un mari brutal, est la figure originelle de cette compassion. Dans toute sa poésie, la femme russe – paysanne, mère, épouse, décabriste – incarne la dignité et la force morale face à l'injustice.
Le poème Les Femmes russes (Русские женщины, 1871-1872) raconte l'histoire vraie de deux princesses – Maria Volkonskaïa et Ekaterina Troubetskaïa – qui suivirent volontairement leurs maris décabristes dans l'exil en Sibérie après l'insurrection de décembre 1825. Nekrassov célèbre leur sacrifice et leur fidélité comme l'expression la plus noble de l'âme féminine russe.
Nekrassov éditeur
Après l'interdiction du Contemporain en 1866, Nekrassov ne renonce pas. En 1868, il reprend une autre revue historique, Les Annales de la patrie (Отечественные записки), qu'il co-dirige avec le satiriste Saltykov-Chtchedrine. Cette revue devient à son tour une tribune essentielle de la littérature et de la pensée progressiste russe.
L'activité éditoriale de Nekrassov est indissociable de son œuvre poétique. En tant qu'éditeur, il a façonné le paysage littéraire russe pendant trente ans, découvrant et publiant les plus grands écrivains du siècle. Il a ainsi contribué à l'émergence de ce que l'on appelle l'« âge d'or » de la littérature russe, avec Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski et Tolstoï.
Nekrassov fut également un homme d'affaires habile, parfois critiqué pour son goût du jeu de cartes et son mode de vie bourgeois, en contradiction apparente avec ses convictions sociales. Cette dualité lui valut des attaques de ses adversaires, mais n'entama jamais la sincérité de son engagement poétique pour le peuple.
Nekrassov à Saint-Pétersbourg
Nekrassov a passé la majeure partie de sa vie adulte à Saint-Pétersbourg, de son arrivée en 1838 à sa mort en 1878. La ville est omniprésente dans sa poésie, non pas dans sa splendeur impériale, mais dans ses arrière-cours, ses taudis, ses hôpitaux et ses rues où errent les pauvres. Le Saint-Pétersbourg de Nekrassov est celui des petites gens, des cochers transis, des prostituées et des mendiants.
Le musée-appartement de Nekrassov, situé au 36, perspective Liteiny, occupe l'appartement où le poète vécut de 1857 à 1877. C'est là que se trouvait la rédaction du Contemporain, puis des Annales de la patrie. Le musée conserve le cabinet de travail de Nekrassov, sa bibliothèque, des manuscrits originaux, des éditions rares et des documents liés à son activité éditoriale. Ce lieu témoigne du riche patrimoine culturel russe lié aux écrivains de Saint-Pétersbourg.
Héritage littéraire
Nekrassov occupe une place unique dans la littérature russe. Il est le fondateur de la poésie civique russe, courant qui place l'engagement social au cœur de la création poétique. Son influence directe se retrouve chez Vladimir Maïakovski, qui hérite de son ton déclamatoire et de son refus de l'art pour l'art, et chez Alexandre Blok, dont le poème Les Douze prolonge la tradition du poème épique populaire inaugurée par Nekrassov.
En introduisant dans la poésie la langue parlée, le dialecte paysan et les rythmes folkloriques, Nekrassov a révolutionné la versification russe. Il a prouvé que la poésie pouvait parler de la misère sans perdre sa beauté, que le langage du peuple pouvait atteindre au sublime. Anna Akhmatova, qui admirait Nekrassov, reconnaissait en lui un maître de la musicalité versée dans le quotidien.
Son double rôle de poète et d'éditeur fait de Nekrassov une figure clé de l'histoire littéraire russe. Sans son travail au Contemporain, des œuvres majeures de Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev n'auraient peut-être jamais vu le jour, ou du moins pas sous la même forme. Nekrassov a non seulement créé une poésie du peuple, il a aussi édifié l'infrastructure éditoriale qui a permis l'éclosion du grand roman russe.
Questions fréquentes
Qui était Nikolaï Nekrassov ?
Nikolaï Alexeïevitch Nekrassov (1821-1878) était un poète et éditeur russe, surnommé le « poète du peuple ». Il dirigea la revue Le Contemporain (1847-1866) puis Les Annales de la patrie (1868-1877), y publiant Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev. Son œuvre majeure, Qui peut vivre heureux en Russie ?, est un poème épique sur la condition paysanne.
Quel est le poème le plus célèbre de Nekrassov ?
Le poème le plus célèbre de Nekrassov est Qui peut vivre heureux en Russie ? (1863-1877), vaste fresque épique où sept paysans parcourent la Russie pour trouver qui y vit heureux. Ce poème, écrit en langue populaire et resté inachevé, est considéré comme l'une des plus grandes œuvres de la littérature russe.
Quel rôle Nekrassov a-t-il joué comme éditeur ?
Nekrassov fut un éditeur majeur de la littérature russe. Il dirigea la revue Le Contemporain de 1847 à 1866, y publiant Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski et Gontcharov. Après son interdiction, il reprit Les Annales de la patrie avec Saltykov-Chtchedrine de 1868 à 1877. Son flair éditorial a façonné l'âge d'or de la littérature russe.
Existe-t-il un musée Nekrassov à Saint-Pétersbourg ?
Oui, le musée-appartement de Nekrassov à Saint-Pétersbourg se trouve au 36, perspective Liteiny. C'est dans cet appartement que le poète vécut de 1857 à 1877 et où se trouvait la rédaction du Contemporain puis des Annales de la patrie. Le musée conserve des manuscrits, des objets personnels et des documents éditoriaux.
Pourquoi Nekrassov est-il appelé le « poète du peuple » ?
Nekrassov est appelé le « poète du peuple » car toute son œuvre est consacrée à la souffrance du peuple russe, notamment des paysans et des femmes. Il a utilisé le langage populaire, les rythmes des chansons folkloriques et a dénoncé le servage, la misère et l'injustice sociale avec une sincérité qui lui a valu l'amour des lecteurs russes.