Alexandre Radichtchev (1749-1802) : auteur du Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou

Mis à jour le 1er mars 2026 • Temps de lecture : 8 min
Alexandre Nikolaïevitch Radichtchev (Александр Николаевич Радищев), né le 31 août 1749 à Moscou et mort le 24 septembre 1802 à Saint-Pétersbourg, fut le premier grand penseur des Lumières en Russie. Son Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou (1790), dénonciation brûlante du servage et de l'autocratie, est considéré comme le premier livre interdit de la littérature russe. Catherine II le fit condamner à mort, peine commuée en exil sibérien.

Sommaire

Portrait d'Alexandre Radichtchev, penseur des Lumières russe
Portrait d'Alexandre Radichtchev

Formation et influence des Lumières

Né dans une famille de la petite noblesse, Radichtchev reçut une éducation soignée. En 1766, Catherine II envoya douze jeunes nobles étudier le droit à l'université de Leipzig, et Radichtchev fut du nombre. Pendant cinq ans, il découvrit la philosophie française des Lumières — Rousseau, Mably, Helvétius, Raynal — qui transforma sa vision du monde.

L'ironie de l'histoire est saisissante : c'est Catherine II elle-même, soucieuse de former une élite éclairée, qui envoya à Leipzig le jeune homme dont le livre deviendrait la plus redoutable critique de son règne. Radichtchev revint en Russie en 1771, imprégné des idéaux d'égalité et de liberté individuelle.

Il entra au Sénat puis dans l'administration des douanes à Saint-Pétersbourg, où il mèna une carrière honorable tout en poursuivant ses écrits. Son ode La Liberté (1783), première œuvre russe à exalter la liberté politique, circula en manuscrit parmi les esprits éclairés de la capitale.

Le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou (1790)

En mai 1790, Radichtchev publia à compte d'auteur, sur sa propre presse typographique, le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou. L'ouvrage se présentait comme un récit de voyage en vingt-six chapitres, chacun portant le nom d'une étape sur la route entre les deux capitales : Tosna, Liouban, Novgorod, Valdai, Tver...

Sous cette forme anodine se cachait un réquisitoire implacable contre le système social russe. À chaque étape, Radichtchev découvrait une injustice : des paysans réduits à l'esclavage, des soldats recrutés de force, des juges corrompus, des propriétaires terriens cruels. Il dénonçait le servage comme un crime contre la nature humaine et l'autocratie comme la source de tous les maux.

Le livre était profondément influencé par le Voyage sentimental de Laurence Sterne et l'Histoire des deux Indes de l'abbé Raynal. Mais là où Sterne cultivait l'humour, Radichtchev déployait une colère froide. Le Voyage contenait aussi l'ode La Liberté, qui justifiait le régicide lorsque le souverain trahit son peuple.

« J'ai regardé autour de moi — et mon âme s'est blessée des souffrances de l'humanité. » — Alexandre Radichtchev, Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou
Page de titre du Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou de Radichtchev
Le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou (1790) — Source : Wikimedia Commons (domaine public, à sourcer)

Arrestation et exil en Sibérie

Le livre fut imprimé à 650 exemplaires. Quelques semaines suffirent pour que l'ouvrage parvienne à Catherine II. L'impératrice, terrifiée par la Révolution française qui venait d'éclater, lut le livre avec fureur et annota les marges de commentaires cinglants. Elle décréta que Radichtchev était « un rebelle pire que Pougatchëv ».

Le 30 juin 1790, Radichtchev fut arrêté et jeté dans la forteresse Pierre-et-Paul. Condamné à mort en juillet, sa peine fut commuée par Catherine en dix ans d'exil en Sibérie, à Ilimsk, au-delà du lac Baïkal. Les exemplaires du livre furent saisis et détruits.

L'exil fut rude mais pas inhumain. Radichtchev put emmener ses enfants et vivre dans une relative liberté. Il continua d'écrire, notamment un traité philosophique De l'homme, de sa mortalité et de son immortalité. Il observa les moeurs des peuples sibériens et rédigea des notes ethnographiques qui témoignent de sa curiosité intellectuelle intacte.

Retour et fin tragique

Paul Ier, qui détestait sa mère, rappela Radichtchev de Sibérie en 1797, mais l'assigna à résidence dans sa propriété. Ce n'est qu'après l'assassinat de Paul et l'avènement d'Alexandre Ier en 1801 que Radichtchev fut pleinement réhabilité.

Le nouveau tsar, animé d'idéaux réformateurs, invita Radichtchev à siéger dans une commission de révision des lois. Le vieux penseur rédigea des projets ambitieux d'abolition du servage et de réforme judiciaire. Mais ses propositions furent jugées trop radicales. Le comte Zavaïdovski, président de la commission, l'aurait menacé : « N'avez-vous pas assez goûté à la Sibérie ? »

Déçu, épuisé et craignant un nouvel exil, Radichtchev se suicida le 24 septembre 1802 à Saint-Pétersbourg, à l'âge de cinquante-trois ans.

Héritage et postérité

Le Voyage resta interdit pendant plus d'un siècle. Il ne fut réédité légalement en Russie qu'en 1905, dans le sillage de la première révolution. Mais le livre circula en copies manuscrites et exercça une influence souterraine considérable sur la pensée russe.

Pouchkine lui consacra un article en 1836, reconnaissant en lui un précurseur courageux. Les décembristes de 1825 se réclamaient de son héritage. Herzen, Tchernychevski et les populistes le tinrent pour un précurseur de la lutte contre le servage.

Radichtchev incarne la figure du premier dissident russe : un homme qui osa dire la vérité au pouvoir et en paya le prix. Son Voyage inaugura la grande tradition de la littérature protestataire russe, de Pouchkine à Gogol, de Dostoieïvski à Soljenitsyne.

Monument à Alexandre Radichtchev
Monument à Alexandre Radichtchev — Source : Wikimedia Commons (domaine public, à sourcer)

Questions fréquentes

Pourquoi le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou a-t-il été interdit ?

Publié en 1790, le Voyage décrivait les horreurs du servage et de l'autocratie. Catherine II, effrayée par la Révolution française, jugea le livre plus dangereux que Pougatchëv et fit arrêter Radichtchev. L'ouvrage ne fut réédité légalement qu'en 1905.

Comment Radichtchev est-il mort ?

Rappelé d'exil par Alexandre Ier en 1801, Radichtchev participa à une commission de réforme. Déçu par la lenteur des réformes et menacé d'un nouvel exil, il se suicida le 24 septembre 1802 à Saint-Pétersbourg.

Quel est le lien entre Radichtchev et Pouchkine ?

Pouchkine admirait Radichtchev et lui consacra un article en 1836. Il voyait en lui un précurseur de la liberté. Le Voyage de Pétersbourg à Moscou inspira directement certains passages de l'œuvre de Pouchkine.