La France et les Français en Russie (1789-1917)

Mis à jour en 2026 • Temps de lecture : 8 minutes

De la Révolution française à la Révolution russe, la présence française en Russie constitue l'un des chapitres les plus riches de l'histoire des relations franco-russes. Précepteurs, ingénieurs, artistes, commerçants et diplomates : pendant plus d'un siècle, des milliers de Français ont contribué à façonner la Russie moderne, en particulier à Saint-Pétersbourg, véritable vitrine de l'influence française dans l'Empire.

Ambassade de France à Saint-Pétersbourg sur le quai de la Neva
L'ambassade de France à Saint-Pétersbourg, sur le quai de la Neva – témoin de la présence française dans la capitale impériale

Un héritage antérieur à 1789

Avant même la Révolution française, la France avait déjà profondément marqué la Russie. Pierre le Grand, lors de son voyage en Europe en 1717, avait séjourné à Paris et noué des contacts avec les milieux scientifiques français. Sa fille Élisabeth Petrovna fit du français la langue de la cour. Catherine II, correspondante de Voltaire et Diderot, porta cette francophilie à son apogée en attirant des architectes, des sculpteurs et des penseurs français.

En 1789, on estime à plusieurs milliers le nombre de Français installés en Russie, principalement à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Ils occupaient des positions de précepteurs, de maîtres de danse, de cuisiniers, de modistes, mais aussi d'ingénieurs, de médecins et de commerçants. Le quartier français de Saint-Pétersbourg, autour de la perspective Nevski et du quai de la Moïka, était un centre animé de la vie culturelle.

L'impact de la Révolution française (1789-1815)

La Révolution de 1789 bouleversa profondément la communauté française de Russie. Catherine II, d'abord favorable aux idées des Lumières, changea radicalement d'attitude face à la Terreur. En 1793, elle rompit les relations diplomatiques avec la France révolutionnaire et adopta une politique de surveillance des Français résidant en Russie.

Paradoxalement, cette période vit aussi l'arrivée d'une vague d'émigrés royalistes fuyant la Révolution. Des aristocrates, des prêtres, des militaires trouvèrent refuge auprès de la cour impériale. Certains, comme le duc de Richelieu (futur gouverneur d'Odessa), occupèrent des postes de premier plan dans l'administration russe.

L'invasion napoléonienne de 1812

La campagne de Russie de Napoléon en 1812 constitua un tournant dramatique. Les Français résidant en Russie furent soupçonnés de sympathies envers l'envahisseur. Beaucoup furent expulsés ou internés. L'incendie de Moscou et la retraite désastreuse de la Grande Armée laissèrent des traces durables dans la mémoire collective russe.

Cependant, fait remarquable, le prestige de la langue et de la culture françaises survécut à cette catastrophe militaire. Les officiers russes qui poursuivirent Napoléon jusqu'à Paris en 1814 en revinrent encore plus francophiles. Comme l'observe le regard croisé entre Alexandre Ier et Napoléon, les relations entre les deux empires restaient empreintes d'une fascination réciproque, même dans l'adversité.

Pont de la Trinité (Troïtski) à Saint-Pétersbourg, construit par la société Eiffel
Le pont de la Trinité (à Saint-Pétersbourg), construit par la société Eiffel – symbole du savoir-faire français en Russie

Après Napoléon : un renouveau culturel (1815-1860)

Après le Congrès de Vienne (1815), la présence française en Russie reprit progressivement. Le français demeurait la langue de l'aristocratie russe : Pouchkine écrivait ses premiers vers en français, Tolstoï entamait Guerre et Paix par des dialogues en français, et la correspondance diplomatique de l'Empire se faisait majoritairement dans cette langue.

Les décennies 1830-1860 virent l'arrivée d'une nouvelle génération de Français en Russie : des professeurs invités dans les universités, des artisans spécialisés, des commerçants ouvrant des boutiques de luxe sur la perspective Nevski. La librairie française Mellier, fondée en 1820, resta l'un des hauts lieux de la vie intellectuelle pétersbourgeoise pendant des décennies.

Les précepteurs français dans les familles russes

L'une des figures les plus caractéristiques de la présence française en Russie est celle du précepteur. Des milliers de Français – et de Françaises – exercèrent ce métier dans les familles nobles russes, du XVIIIe siècle jusqu'en 1917. Leur rôle allait bien au-delà de l'enseignement de la langue : ils transmettaient les bonnes manières, la littérature, la musique et les valeurs des Lumières.

La littérature russe abonde en personnages de précepteurs français, souvent traités avec ironie. Pouchkine, dans Eugène Onéguine, décrit le précepteur qui « ne fatiguait pas l'enfant par une morale sévère ». Gogol et Dostoïevski ont également dépeint ces figures, soulignant la tension entre admiration et défiance que suscitait l'influence française.

Ingénieurs et entrepreneurs français

Au-delà de la culture, les Français contribuèrent de manière décisive à la modernisation industrielle de la Russie. Les investissements français dans l'Empire russe atteignirent des sommets dans la seconde moitié du XIXe siècle :

  • Chemins de fer : les capitaux français financèrent une grande partie du réseau ferroviaire russe, notamment le Transsibérien
  • Métallurgie : des entreprises françaises fondèrent des usines dans le Donbass et en Ukraine
  • Ponts et infrastructures : le pont de la Trinité à Saint-Pétersbourg fut construit par la société Eiffel (1897-1903)
  • Banque : la Société Générale, le Crédit Lyonnais et d'autres banques françaises étaient les premiers créanciers de l'État russe

Les architectes français laissèrent également une empreinte durable sur le paysage urbain de Saint-Pétersbourg. Auguste de Montferrand, concepteur de la cathédrale Saint-Isaac, est sans doute le plus célèbre, mais d'autres contribuèrent à la beauté de la ville : Thomas de Thomon (la Bourse), Jean-Baptiste Vallin de la Mothe (l'Académie des Beaux-Arts).

L'Alliance franco-russe et l'âge d'or (1892-1917)

La signature de l'Alliance franco-russe en 1892-1894 marqua l'apogée des relations entre les deux pays. Cette alliance militaire et diplomatique se doubla d'un formidable essor des échanges économiques et culturels. Des millions de Français souscrivirent aux emprunts russes, faisant de la France le premier créancier de la Russie.

Célébration de l'alliance franco-russe, affiche de la Belle Époque
Célébration de l'alliance franco-russe – un rapprochement stratégique aux conséquences culturelles profondes

À Paris, cette alliance donna lieu à des symboles durables : le pont Alexandre III, inauguré en 1900, célèbre l'amitié franco-russe. À Saint-Pétersbourg, le pont de la Trinité, inauguré en 1903, fut construit par des ingénieurs français. La communauté française de la capitale impériale comptait alors plusieurs milliers de membres, organisés autour de l'ambassade, de l'église catholique Sainte-Catherine et de nombreuses associations.

Cette période vit également un intense dialogue artistique. Les Ballets russes de Diaghilev triomphèrent à Paris dès 1909, tandis que des artistes français comme Matisse voyageaient en Russie pour admirer les collections des mécènes Chtchoukine et Morozov. Ce brassage culturel enrichit durablement l'héritage artistique des deux nations.

Un héritage durable

La Révolution d'Octobre 1917 mit brutalement fin à cette longue présence française en Russie. Les entreprises furent nationalisées, les emprunts russes répudiés, et la plupart des Français quittèrent le pays. Inversement, une importante communauté d'émigrés russes s'installa à Paris, créant un « Paris russe » qui perdure encore aujourd'hui.

Cet héritage reste visible dans le paysage urbain de Saint-Pétersbourg : les bâtiments néoclassiques conçus par des architectes français, les noms de rues, les collections des musées. La tradition de l'alliance culturelle franco-russe se perpétue à travers les échanges universitaires, les jumelages et les associations comme celle des Amis de Paris–Saint-Pétersbourg.

Questions fréquentes

Combien de Français vivaient en Russie avant 1917 ?

On estime à 10 000-15 000 le nombre de Français résidant dans l'Empire russe au début du XXe siècle, principalement à Saint-Pétersbourg, Moscou et Odessa. Leur nombre fluctua considérablement au gré des événements politiques.

Pourquoi l'aristocratie russe parlait-elle français ?

L'adoption du français par l'élite russe remonte au règne d'Élisabeth Petrovna (1741-1762) et fut renforcée par Catherine II. Le français était la langue de la diplomatie internationale et le signe d'une éducation raffinée. Cette pratique perdura jusqu'en 1917.

Qu'est devenu l'argent des emprunts russes ?

Les emprunts russes souscrits par environ 1,6 million de Français furent répudiés par le gouvernement bolchevique en 1918. Un accord partiel d'indemnisation fut signé entre la France et la Russie en 1997, mais les porteurs ne récupérèrent qu'une fraction infime de leur investissement.