La francophonie en Russie aux XVIIIe-XIXe siècles

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Du règne d'Élisabeth Petrovna à la Révolution de 1917, le français fut la langue de l'élite russe. Cette francophonie, loin d'être un simple phénomène linguistique, constitua un véritable pont culturel entre l'Europe occidentale et la Russie, produisant une riche littérature, une presse florissante et un dialogue intellectuel sans équivalent dans l'histoire des relations franco-russes.

Affiche du colloque sur la francophonie aux XVIIIe-XIXe siècles
Colloque international « La francophonie aux XVIIIe-XIXe siècles » – Paris, 2011

L'adoption du français par l'élite russe

L'enracinement du français dans les classes dirigeantes russes fut un processus graduel qui s'étendit sur près de deux siècles. Si Pierre le Grand (1682-1725) avait déjà ouvert la Russie aux influences occidentales, c'est sous le règne d'Élisabeth Petrovna (1741-1762) que le français commença véritablement à supplanter l'allemand comme langue de la cour.

Catherine II (1762-1796) porta cette francophilie à son apogée. Sa correspondance avec Voltaire, Diderot et d'Alembert est restée célèbre. Elle rédigeait elle-même des pièces de théâtre en français et encourageait la noblesse à adopter cette langue comme signe de distinction. En une génération, le français devint indispensable à toute éducation aristocratique.

Un phénomène européen

La francophonie russe ne fut pas un cas isolé. Dans toute l'Europe, de la Prusse à la Hongrie, de la Pologne à la Suède, les élites adoptèrent le français comme langue de communication internationale. La spécificité russe tient cependant à la profondeur et à la durée de cette adoption : nulle part ailleurs le français ne pénétra aussi profondément la vie quotidienne de l'aristocratie.

Les fonctions du français en Russie

Les recherches menées par Elena Gretchanaïa (Université d'Orléans) ont mis en évidence la multiplicité des fonctions du français dans les textes russes :

  • Langue de la correspondance privée : les lettres entre membres de la noblesse étaient majoritairement rédigées en français
  • Langue des journaux intimes : de nombreuses femmes russes tenaient leur journal en français, considéré comme la langue de l'introspection
  • Langue diplomatique : toute la correspondance officielle de l'Empire se faisait en français jusqu'au milieu du XIXe siècle
  • Langue littéraire : poésie, théâtre, mémoires étaient souvent composés d'abord en français
  • Langue de la sociabilité : les salons, les bals, les conversations mondaines se déroulaient en français
Jean Bessière présentant lors du colloque sur la francophonie
Jean Bessière (Paris 3) présentant les approches historiques et théoriques de la francophonie

La production littéraire francophone

Contrairement à une idée reçue, la francophonie russe ne se limita pas à la conversation mondaine. Elle produisit une littérature abondante et variée. Les archives européennes recèlent des milliers de textes autobiographiques, fictionnels et poétiques rédigés en français par des auteurs russes.

Le comte Grigori Tchernychev, par exemple, composa un théâtre complet en français. Le poète Evgueni Baratynski traduisit lui-même ses poèmes en français, révélant un véritable bilinguisme créatif. Comme l'a montré Serguei Vlassov (Université de Saint-Pétersbourg), ces autotraductions constituent un phénomène littéraire unique.

« La littérature européenne d'expression française offre une image de l'Europe perçue en tant que fondatrice d'une société qui s'établit au-delà des barrières nationales. »

Presse et périodiques en français

La Russie connut une presse francophone florissante dès le règne d'Élisabeth Petrovna. Vladislav Rjeoutski (Paris 10) a étudié le rôle de la multiculturalité dans ces périodiques, qui servaient de pont entre les cultures européennes. Parallèlement, Carole Chapin (Paris 3) a documenté les incursions francophones dans les périodiques russes du XVIIIe siècle.

Vladislav Rjeoutski présentant ses recherches sur la presse francophone en Russie
Vladislav Rjeoutski présentant ses recherches sur la presse francophone dans la Russie du XVIIIe siècle

Ces publications témoignent d'un espace public francophone vivant et divers, où se mêlaient nouvelles politiques, critiques littéraires, annonces commerciales et débats philosophiques. Elles constituent aujourd'hui une source précieuse pour les historiens de la culture.

Les écrivains russes francophones

Les plus grands écrivains russes furent profondément marqués par le français. Pouchkine, surnommé « le Français » par ses camarades du lycée de Tsarskoïe Selo, écrivit ses premiers poèmes en français. Tolstoï ouvrit Guerre et Paix par de longs passages en français, illustrant l'usage de cette langue dans les salons moscovites pendant les guerres napoléoniennes.

Dostoïevski, bien que plus critique envers l'occidentalisme, maîtrisait le français et l'utilisait dans ses romans pour caractériser certains personnages. Nabokov, dernier héritier de cette tradition, grandit trilingue (russe, français, anglais) et publia ses premiers textes en français.

Les journaux de voyage en français

Un genre particulièrement riche fut celui des journaux de voyage rédigés en français par des femmes russes. Emilie Murphy (Université de Nottingham) a étudié ces récits qui offrent un regard féminin unique sur l'Europe du XVIIIe siècle, mêlant observations géographiques, réflexions personnelles et descriptions des sociétés visitées.

Alexandre Stroev présentant sur Voltaire écrivain francophone
Alexandre Stroev (Paris 3) présentant « Voltaire, écrivain francophone : une œuvre méconnue »

Le colloque international de 2011

Ces recherches furent présentées lors du colloque international « La francophonie aux XVIIIe-XIXe siècles : perspectives littéraires, historiques et culturelles », organisé à Paris les 29-30 avril 2011 sous la présidence de Jean Bessière (Paris 3), Elena Gretchanaïa (Université d'Orléans), Francine-Dominique Liechtenhan (CNRS), Alexandre Stroev (Paris 3) et Catherine Viollet (CNRS-ENS).

Ce colloque a mis en évidence l'ampleur d'un phénomène encore insuffisamment étudié : la francophonie européenne des XVIIIe-XIXe siècles ne se limitait pas à la Russie, mais englobait l'ensemble du continent, de la Hongrie à la Suède, de la Pologne aux Pays-Bas. Les actes de la seconde journée du colloque approfondissent cette dimension européenne.

Questions fréquentes

Quand le français a-t-il cessé d'être parlé en Russie ?

Le déclin du français en Russie commença dans la seconde moitié du XIXe siècle avec la montée du nationalisme russe et le mouvement slavophile. La Révolution de 1917 y mit un terme définitif en balayant l'aristocratie qui le pratiquait.

Les paysans russes comprenaient-ils le français ?

Non, la francophonie restait strictement limitée à l'aristocratie et à la haute bourgeoisie. L'immense majorité de la population russe ne parlait que le russe. Ce fossé linguistique reflétait l'abîme social entre les élites et le peuple, l'un des facteurs de la Révolution.

Existe-t-il encore des traces de cette francophonie ?

Oui, à travers de nombreux emprunts du russe au français (plus de 2 000 mots), les archives familiales des grandes familles russes, et les collections des bibliothèques. Le patrimoine culturel russe conserve de nombreux témoignages de cette époque bilingue.