La francophonie européenne aux XVIIIe-XIXe siècles
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Au-delà de la Russie, le français rayonnait dans toute l'Europe des Lumières. De la Hongrie à la Scandinavie, de la Pologne aux Pays-Bas, les élites européennes adoptèrent la langue française comme vecteur de culture et de distinction sociale. Cet article explore les travaux présentés lors de la seconde journée du colloque international de 2011, consacrée à la dimension paneuropéenne de la francophonie.
Sommaire
La fortification française en Europe
Olivier Chaline (Paris Sorbonne) a démontré que l'influence française en Europe ne se limita pas au domaine culturel. L'art de la fortification à la française, hérité de Vauban, se répandit dans tout le continent au XVIIIe siècle. Les ingénieurs militaires français furent sollicités de la Scandinavie à l'Empire ottoman, diffusant non seulement des techniques mais aussi un vocabulaire spécialisé en français.
Cette dimension militaire de la francophonie rappelle que l'influence française reposait autant sur la puissance technologique et militaire du royaume que sur son prestige culturel. Les traités de fortification, rédigés en français, circulaient dans toutes les académies militaires européennes.
Le français en Hongrie au XVIIIe siècle
Marie-Françoise Vajda (Paris Sorbonne) a étudié la place du français dans la Hongrie du XVIIIe siècle. Alors que l'allemand dominait comme langue administrative sous la tutelle habsbourgeoise, le français s'imposa dans l'aristocratie hongroise comme langue de culture et de prestige, alternative à la germanisation.
Pour la noblesse magyare, adopter le français représentait à la fois un geste d'élégance cosmopolite et une forme subtile de résistance à la domination autrichienne. Cette dynamique illustre la manière dont la francophonie servait des enjeux politiques différents selon les contextes nationaux.
La francophonie jésuite en Biélorussie
Denis Kondakov (Université de Polotsk) a révélé un aspect méconnu de la francophonie européenne : le rôle des jésuites dans la diffusion du français en « Russie Blanche » (Biélorussie actuelle). Après la suppression de la Compagnie de Jésus par le pape en 1773, Catherine II autorisa les jésuites à poursuivre leurs activités en Russie. Ils fondèrent des collèges où le français tenait une place centrale dans l'enseignement.
Le discours francophone des Lituaniens
Irena Buckley (Université de Vilnius) et Marie-France de Palacio (Université de Bretagne Occidentale) ont exploré le discours francophone des Lituaniens au XIXe siècle. Dans un contexte de domination russe, l'usage du français par l'élite lituanienne répondait à un triple objectif : affirmer une identité européenne, accéder au réseau intellectuel continental et contourner la censure russe.
Michel Braud (Université de Pau) a complété ce tableau en analysant l'usage des langues dans le journal intime de la comtesse Waleria Tarnowska, révélant comment les femmes de l'aristocratie polonaise et lituanienne alternaient entre français, polonais et russe selon les situations et les émotions.
Journaux intimes et récits de voyage
Catherine Viollet (CNRS-ENS) et Madeleine van Strien-Chardonneau (Université de Leyde) ont présenté l'immense corpus d'écrits personnels en français conservés dans les archives européennes. Des milliers de journaux intimes, de correspondances et de récits de voyage rédigés en français par des Hollandais, des Russes, des Polonais et des Scandinaves attendent encore d'être édités et étudiés.
Ces textes témoignent d'une Europe unie par une langue commune, où les idées circulaient librement par-delà les frontières. Ils constituent également une source inégalée pour l'histoire des mentalités et de la vie quotidienne des élites européennes.
La francophonie scandinave
Margareta Östman (Université de Stockholm) a étudié la production littéraire d'expression française en Suède. La cour suédoise était profondément francophile depuis le XVIIe siècle, et des vers et proses en français y furent composés en abondance. Gustave III, roi de Suède (1771-1792), rédigeait ses pièces de théâtre en français et entretenait une correspondance suivie avec les philosophes parisiens.
La Bohême francophone
Martina Musilova et Ivo Cerman (Université de Bohême du Sud) ont exhumé des textes inédits de l'aristocratie bohémienne. La princesse Alexandra Dietrichstein, née Chouvalova (d'origine russe), composa des contes, des romans et tint un journal en français. Lolo Clary produisit une œuvre littéraire clandestine en français qui ne visait rien de moins qu'à « instruire et plaire ».
Le français en Brandebourg-Prusse
Leonhard Horowski (Freiburg Institute for Advanced Studies) a clos le colloque par une étude du français de cour et d'administration en Brandebourg-Prusse du XVIIe au XVIIIe siècle. Frédéric II de Prusse, correspondant de Voltaire et auteur d'une abondante œuvre littéraire en français, incarnait cette francophonie des cours germaniques.
Les organisateurs du colloque, Alexandre Stroev et Catherine Viollet, ont conclu sur une distinction importante : l'« Europe centrale » présente une forte connotation germanique, tandis que l'« Europe médiane » désigne un espace purement géographique, plus adapté à l'étude de la francophonie transnationale.
Questions fréquentes
Dans combien de pays européens parlait-on français aux XVIIIe-XIXe siècles ?
Le français était pratiqué par les élites de pratiquement tous les pays européens, de la Russie au Portugal, de la Scandinavie à l'Italie. Il était la langue officielle de la diplomatie depuis le traité de Rastatt (1714) et le resta jusqu'au traité de Versailles (1919).
Pourquoi le français a-t-il perdu cette position dominante ?
Le déclin s'amorça avec la montée des nationalismes au XIXe siècle, la Révolution française ayant paradoxalement alimenté les mouvements d'identité nationale. Au XXe siècle, l'anglais supplanta définitivement le français comme langue internationale.
Quelle différence entre « Europe centrale » et « Europe médiane » ?
L'« Europe centrale » (Mitteleuropa) a une forte connotation germanique, englobant les territoires sous influence prussienne et autrichienne. L'« Europe médiane » est un concept purement géographique, sans connotation politique, plus adapté aux études culturelles transnationales.